Inutiles curiosités
Je gourmande toujours inutilement cette curiosité insatiable et inutile. Si on m’apprend quelques vérités sur un coin des quatre parties du monde, je me dis : « A quoi ces vérités me serviront-elles ? » Si on m’accable de mensonges, comme cela m’arrive tous les jours, je gémis, et je suis prêt de me mettre en colère.
Bénis soient les Chinois, monsieur, qui ne s’informent jamais de ce qui se passe hors de chez eux !
Jusqu’où l’insatiable curiosité de l’esprit européen s’est-elle portée ? Du temps de Tite-Live, c’était être savant que de connaître l’histoire de la république romaine, et d’avoir quelque teinture des auteurs grecs. Cette nouvelle passion des archives n’a peut-être pas six mille ans d’antiquité, quoique Platon dise en avoir vu de dix mille ans. Les hommes ont été très longtemps comme tous nos rustres, qui, entièrement occupés de leurs besoins et de leurs travaux toujours renaissants, ne s’embarrassent jamais de ce qui s’est fait dans leur chaumière cinquante ans avant eux. Croit-on que les habitants de la Forêt-Noire soient fort curieux de l’antiquité, et que les quatre villes forestières aient beaucoup de monuments ? La passion de l’histoire est née, comme toutes les autres, de l’oisiveté. Maintenant qu’il faut entasser dans sa tête les révolutions des deux mondes, maintenant qu’on veut connaître à fond les nègres d’Angola et les Samoyèdes, le Chili et le Japon, la mémoire succombe sous le poids immense dont la curiosité l’a chargée.
Les anthropophages sont beaucoup plus rares qu’on ne le dit, et depuis cinquante ans aucun de nos voyageurs n’en a vu. Il y a beaucoup d’espèces d’hommes manifestement différentes les unes des autres. Plusieurs nations vivent encore dans l’état de la pure nature ; et, tandis que nous faisons le tour du monde pour découvrir si leurs terres n’ont rien qui puisse assouvir notre cupidité, ces peuples ne s’informent pas s’il existe d’autres hommes qu’eux, et passent leurs jours dans une heureuse indolence qui serait un malheur pour nous.
Il reste beaucoup à découvrir pour notre vaine curiosité ; mais si l’on s’en tient à l’utile, on n’a que trop découvert.
(Lettres chinoises, indiennes et tartares, 1776)
(Fragments historiques sur l’Inde et sur le général Lally, 1773)
(Essai sur les mœurs, 1756)
Voltaire, on le sait, avait la capacité de s’intéresser à tout : des questions religieuses à la physique de Newton, et de se mobiliser pour de multiples causes qu’il a fini par faire triompher, telles la tolérance ou l’abolition de la torture. Lire la suite...