Quand la porte de toutes les sciences devint celle de toutes les erreurs
Dans l’Antiquité, les caractères alphabétiques sont bientôt devenus des mystères aux yeux mêmes de ceux qui avaient inventé ces signes. Les Chaldéens, les Syriens, les Égyptiens attribuèrent quelque chose de divin à la combinaison des lettres, et à la manière de les prononcer. Ils crurent que les noms signifiaient par eux-mêmes, et qu’ils avaient en eux une force, une vertu secrète. Il allaient jusqu’à prétendre que le nom qui signifiait puissance était puissant de sa nature ; que celui qui exprimait ange était angélique ; que celui qui donnait l’idée de Dieu était divin. Cette science des caractères entra nécessairement dans la magie : point d’opération magique sans les lettres de l’alphabet.
Cette porte de toutes les sciences devint celle de toutes les erreurs ; les mages de tous les pays s’en servirent pour se conduire dans le labyrinthe qu’ils s’étaient construits, et où il n’était pas permis aux autres hommes d’entrer. La manière de prononcer des consonnes et des voyelles devint le plus profond des mystères, et souvent le plus terrible. Il y eut une manière de prononcer Jéhova, nom de Dieu chez les Syriens et les Égyptiens, par laquelle on faisait tomber un homme raide mort.
Saint Clément d’Alexandrie rapporte que Moïse fit mourir sur-le-champ le roi d’Égypte Nechephre, en lui soufflant ce nom dans l’oreille ; et qu’ensuite il le ressuscita en prononçant le même mot. C’était en prononçant des lettres selon la méthode magique qu’on forçait la lune de descendre sur la terre.
Rien ne retarda plus le progrès de l’esprit humain que cette profonde science de l’erreur, née chez les Asiatiques avec l’origine des vérités. L’univers fut abruti par l’art même qui devait l’éclairer.
Enfin l’alphabet fut l’origine de toutes les connaissances de l’homme, et de toutes ses sottises.
(Questions sur l’Encyclopédie, « A B C, ou Alphabet », 1770)
Voltaire, on le sait, avait la capacité de s’intéresser à tout : des questions religieuses à la physique de Newton, et de se mobiliser pour de multiples causes qu’il a fini par faire triompher, telles la tolérance ou l’abolition de la torture. Lire la suite...