Absurdes allégories
Il est très certain, et les hommes les plus pieux en conviennent, que les figures et les allégories ont été poussées trop loin. On ne peut nier que le morceau de drap rouge mis par la courtisane Rahab à sa fenêtre pour avertir les espions de Josué, regardé par quelques Pères de l’Église comme une figure du sang de Jésus-Christ, ne soit un abus de l’esprit qui veut trouver du mystère à tout.
On ne peut nier que saint Ambroise, dans son livre de Noé et de l’Arche, n’ait fait un très mauvais usage de son goût pour l’allégorie, en disant que la petite porte de l’arche était une figure de notre derrière, par lequel sortent les excréments.
Tous les gens sensés ont demandé comment on peut prouver que ces mots hébreux maher-salal-hasbas, « prenez vite les dépouilles », sont une figure de Jésus-Christ. Comment Moïse, étendant les mains pendant la bataille contre les Madianites, peut-il être la figure de Jésus-Christ ? Comment Juda, qui lie son ânon à la vigne et qui lave son manteau dans le vin, est-il aussi une figure ? Comment Ruth, se glissant dans le lit de Booz, peut-elle figurer l’Église ? Comment Sara et Rachel sont-elles l’Église, et Agar et Lia la synagogue ? Comment les baisers de la Sunamite sur la bouche figurent-ils le mariage de l’Église ?
Mais, en vérité, une allégorie si étrange ressemble à ces énigmes qu’on faisait imaginer autrefois aux jeunes écoliers dans les collèges. On exposait, par exemple, un tableau représentant un vieillard et une jeune fille. L’un disait : c’est l’hiver et le printemps ; l’autre : c’est la neige et le feu ; un autre : c’est la rose et l’épine, ou bien c’est la force et la faiblesse ; et celui qui avait trouvé le sens le plus éloigné du sujet, l’application la plus extraordinaire, gagnait le prix.
On ferait un volume de toutes ces énigmes, qui ont paru aux meilleurs théologiens des derniers temps plus recherchées qu’édifiantes.
Toutes ces fondations fabuleuses faites dans les temps fabuleux ont fait perdre un temps irréparable à une multitude prodigieuse de savants, qui se sont tous égarés dans leurs laborieuses recherches, et qui auraient pu être utiles au genre humain dans des arts véritables.
Toutes ces fondations fabuleuses faites dans les temps fabuleux ont fait perdre un temps irréparable à une multitude prodigieuse de savants, qui se sont tous égarés dans leurs laborieuses recherches, et qui auraient pu être utiles au genre humain dans des arts véritables.
Les Iroquois sont plus sensés ; ils ne s’informent point de ce qui se passa sur le lac Ontario il y a quelques milliers d’années : ils vont à la chasse au lieu de faire des systèmes.
(Questions sur l’Encyclopédie, « Figure », 1771)
Voltaire, on le sait, avait la capacité de s’intéresser à tout : des questions religieuses à la physique de Newton, et de se mobiliser pour de multiples causes qu’il a fini par faire triompher, telles la tolérance ou l’abolition de la torture. Lire la suite...